La Finance Autrement – Un peu de crédit, un peu d’épargne… et beaucoup d’accompagnement

La Finance Autrement – Un peu de crédit, un peu d’épargne… et beaucoup d’accompagnement

Par Séverine Leboucher, le 22 novembre 2013

Source : La Finance Autrement (Blog Youphil)
© Photos : Séverine Leboucher

De plus en plus d’institutions de microfinance de par le monde ajoutent des services non financiers aux microcrédits qu’elles accordent. Services qui relèvent souvent davantage de leur responsabilité sociale que de leur cœur de métier. A Calcutta toutefois, une petite ONG soutenue par Entrepreneurs du Monde renverse ces priorités et met ces services non financiers en toute première ligne de sa relation avec ses clientes.

Depuis son opération, le 20 août dernier, Gayetri va mieux. Pourtant, ces derniers mois ont été difficiles. La jeune femme, mère de deux enfants, tient un petit magasin d’accessoires avec son mari. Pour développer son commerce, elle a souscrit successivement trois prêts auprès de NCRC, une ONG active dans les quartiers défavorisés de Kolkata (Calcutta) et soutenue par Entrepreneurs du Monde. Tout allait bien jusqu’à ce qu’on lui diagnostique une tumeur au sein. Elle ne peut plus travailler. Pour compenser, son mari se trouve un emploi dans une usine. Mais Gayetri a peur : elle ne veut pas se faire soigner, elle redoute que le traitement ne la tue et ne reçoit pas de soutien psychologique de son mari. Elle fait tout de même part de sa situation à l’agent de NCRC qui lui rend visite chaque semaine pour le paiement de l’échéance de son prêt. Cela se révèlera un bon réflexe.

Et pourtant, la démarche ne semble pas couler de source : en quoi une institution de microfinance (IMF) peut-elle être un interlocuteur privilégié pour les problèmes de santé de ses clients ? NCRC n’est ni un hôpital, ni un assureur. Mais depuis sa création en 2007, l’ONG développe une forme un peu particulière de microfinance : le microcrédit social. Un microcrédit, c’est, par nature, social, objectera-t-on. Certes, mais dans le cas de NCRC, le prêt n’est que le point de départ d’une relation bien plus large avec ses clients. Clients que l’ONG désigne d’ailleurs sous le nom de « partenaires ».

Ainsi, lorsque Gayetri se décide à exposer ses difficultés à l’agent de NCRC, ce dernier se tourne immédiatement vers la cellule du « Programme de développement familial » de l’ONG. En effet, chaque agence de l’IMF compte un travailleur social. Son travail n’est en rien lié à l’activité en matière de services financiers. Il s’agit en réalité de véritables assistantes sociales mises gratuitement à disposition des clients qui font face à des difficultés d’ordre personnel. C’est ainsi qu’un matin, Anuradha, travailleuse sociale pour NCRC, vient rendre visite à Gayetri dans la pièce qui lui sert de maison au bord du fleuve. Pour parler. Plusieurs visites s’ensuivront, pour que la confiance s’installe. « Elle m’a expliqué dans quel hôpital public je pouvais aller pour réduire le coût du traitement, explique la jeune mère. Elle m’a convaincue d’aller consulter puis de me faire opérer. Elle a parlé à mon mari aussi. » Grâce à son épargne, aux revenus de son petit commerce et à l’aide financière de son père, Gayetri parvient à réunir les quelque 6 000 roupies (75 €) nécessaires pour l’opération. Les moyens financiers réduits de NCRC ne lui permettent pas d’octroyer ce type de prêts pour urgence médicale. Son action est donc autre : dans l’accompagnement.

Cette assistance sociale touche à bien d’autres domaines que la santé. Parfois, il s’agit de résoudre des situations familiales complexes, comme Sanawara dont le mari passe bien plus de temps auprès d’une autre épouse. Comme Kanan aussi (photo), qui est très inquiète de l’éducation de ses deux filles, censées reprendre son petit commerce de cosmétiques et de bijoux de pacotille. Mais elles semblent désintéressées des études, accumulent les difficultés scolaires et font le désespoir de leur mère. Là encore, une travailleuse sociale de NCRC, auprès de qui Kanan a un prêt, intervient. Après de longues discussions, la décision est prise en commun que les filles seront formées à la maison par leur mère dans un premier temps, puis par un professeur particulier. Kanan valorise cette aide non financière : elle n’a pas renouvelé le prêt qu’elle avait auprès d’une IMF commerciale pour s’adresser exclusivement à NCRC. La conséquence aussi de l’éducation financière que l’ONG dispense à ses clients.

En effet, qui dit microcrédit social dit microcrédit responsable. L’IMF s’adressant aux foyers les plus démunis – suivant un outil d’évaluation propre –, l’accompagnement se doit d’être aussi financier. Une culture de l’épargne est inculquée puisque les clientes doivent parvenir à mettre de côté au moins 10% de la somme empruntée sur la période du prêt*. « Il s’agit aussi de les sensibiliser à la question du surendettement, en leur montrant comment faire pour que ‘leurs crédits ne les mettent pas dans une situation de discrédit’ », cite Abhijit Bera (photo), qui dirige NCRC. C’est justement ce qu’est en train d’expliquer Madhumita à quatre clientes. Madhumita est « CM », « Collecteur Motivateur » dans le jargon de l’IMF : elle collecte certes le paiement hebdomadaire des groupes d’emprunteuses mais passe aussi du temps avec elles pour les guider dans la gestion de leur petite activité, dans leur comptabilité et dans le management de leur budget. Contrairement aux IMF commerciales qui réunissent l’ensemble des membres de leur groupe chaque semaine, souvent en associant plusieurs groupes, NCRC n’exige pas la présence de toutes les emprunteuses pour le remboursement, la responsable du groupe se chargeant de transmettre sa collecte au « CM ». « Pour ne pas leur faire perdre de temps. » En revanche, l’ONG dédie une après-midi par mois à la formation. A l’éducation financière notamment.

Madhumita étale deux dessins sur le lit de la petite pièce où vit l’une des clientes : sur les deux planches, une emprunteuse semblable à elles, mais dans un cas, elle souscrit un seul petit crédit pour son commerce et dans l’autre, elle en contracte plusieurs pour payer des dépenses de consommation. S’ensuivent deux histoires présentant les conséquences de ces deux comportements. Et naturellement, la seconde finit mal… « Les femmes que nous accompagnons sont souvent aussi sollicitées par d’autres institutions de microfinance à vocation commerciale. Elles se voient proposer des prêts de montants plus importants, que ne justifie pas leur activité selon nous, témoigne Abhijit Bera. Elles ne comprennent pas pourquoi nous ne voulons leur prêter que 5 ou 6 000 roupies alors que d’autres leur octroient 10 ou 15 000. L’éducation financière est donc essentielle. »

NCRC est un petit acteur dans le monde du microcrédit mais cible aussi un profil bien particulier de femmes : elles vivent toutes dans les quartiers défavorisés de Kolkata, tirant tant bien que mal leurs revenus de petits commerces ou d’activités manuelles. Ses quelque 5 300 « partenaires » forment donc un ensemble cohérent où les synergies sont nombreuses… pour peu qu’on les coordonne. C’est ce qu’emploie à faire NCRC. Les productrices de certains biens ou services sont mises en relation avec les consommatrices de ces mêmes biens et services, parfois situées dans un autre quartier. Des événements de networking sont ainsi régulièrement organisés. Parfois, ce sont les compétences de certaines emprunteuses qui sont recherchées par d’autres. Alors, plutôt que de payer – cher – une formation à l’extérieur, l’ONG met les femmes demandeuses de formation en contact avec une cliente formatrice. C’est ainsi que la couturière Nasrin a fait connaissance avec son groupe d’une dizaine d’élèves (photo). Saris, chemises pour hommes, robes de fête pour les petites filles… les élèves étalent avec enthousiasme les pièces qu’elles ont réussi à coudre. Elles paient chaque mois un salaire à la formatrice et reçoivent un cours à domicile, critère souvent crucial car les familles de ces femmes musulmanes ne les laisseraient pas traverser seules la ville pour aller à un centre de formation. Au bout de quelques mois, NCRC valide les compétences acquises par un diplôme. Certaines monteront leur microentreprise. D’autres s’associeront pour ouvrir une échoppe. Et si elles ont besoin d’un prêt, NCRC reprendra sa casquette de microfinanceur.


Une des agences de NCRC à Howrah,
ville limitrophe de Kolkata

Ces actions de coordination ne demandent qu’un minimum d’investissement pour l’IMF qui n’a de toute façon pas les moyens de faire significativement grossir son portefeuille de prêts. Mais elles facilitent la vie de ces femmes. Avec toujours la même idée que le crédit n’est pas une fin en soi, mais seulement un début.

* De plus en plus d’IMF intègrent aujourd’hui une dimension épargne à leur offre de microcrédit, laissant aux clients plus ou moins de liberté dans leurs versements.

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