La Finance Autrement – Pesos après pesos, épargner et rêver

La Finance Autrement – Pesos après pesos, épargner et rêver

Par Séverine Leboucher, le 29 décembre 2013

Source : La Finance Autrement (Blog Youphil)
© Photos : Séverine Leboucher

Epargner, c’est anticiper les événements malheureux. Et ils sont déjà suffisamment nombreux aux Philippines pour que l’on ne joue pas en plus les Cassandre… Ainsi pensent les femmes des bidonvilles de Manille ciblées par un nouveau projet de micro-épargne de l’ONG de microfinance SEED, soutenue par Entrepreneurs du Monde. Le défi : inculquer la culture de l’épargne à une population ne valorisant que la dépense immédiate.

Quand on vit aux Philippines, pays régulièrement ravagé par les cyclones et les tremblements de terre, difficile de penser à long terme. La consommation immédiate de ce que l’on possède est la règle, comme le rappellent les innombrables « malls » à l’américaine que l’on trouve dans chaque ville. « L’épargne est négligée. Dans l’esprit des Philippins, épargner, c’est se préparer à un événement mauvais », témoigne Hilda Aytin, directrice de SEED, une petite institution de microfinance active dans les bidonvilles de Manille soutenue par l’ONG française Entrepreneurs du Monde. Et quand arrive une urgence, ils s’endettent. « C’est un cercle vicieux », reconnaît Hilda Aytin. C’est pourquoi son IMF a lancé il y a un an un projet de micro-épargne ciblé sur les foyers les plus défavorisés de Manille : le programme PPP (« Peso après peso » en langue philippine). Le principe : mettre en place des points de collecte de proximité après desquels les femmes bénéficiaires du programme peuvent venir déposer aussi souvent que possible, si ce n’est quotidiennement, quelques pesos, généralement 10 ou 20 (15 à 30 centimes d’euro).

Désirée vit au bord d’un étang asséché où s’entassent aujourd’hui les ordures, dans le quartier de Zapote. Depuis un mois et demi, elle est un des points de collecte du programme PPP. Les bénéficiaires du projet viennent chez elle ouvrir un compte et déposer leur épargne, voire la retirer en cas d’urgence. Elle tient son registre et met à jour le carnet de l’épargnante. Régulièrement, elle va déposer le cash à l’agence la plus proche. Pour Vanessa, 16 ans, qui dépose l’argent donné par sa mère pour les dépenses scolaires, ce « compte épargne » est « une sécurité ». L’argent est à l’abri des voleurs… et de Vanessa elle-même, qui est sinon tentée de le dépenser sur le champ.

Pour Agustina (photo ci-contre), jeune mère, l’épargne qu’elle dépose chez SEED est dédiée à l’éducation de son fils et à rien d’autre. C’est son « rêve ». En effet, l’IMF ne se contente pas de collecter les petites économies des femmes les plus vulnérables des bidonvilles de Manille : elle donne un sens à cette épargne par le biais de formations « Dream Your Own Project », d’abord en groupe puis individuellement. Ces séances sont animées par des travailleurs sociaux et non pas par les agents de crédit du département microfinance de l’IMF. La cible n’est pas non plus la même : les femmes bénéficiaires du programme de micro-épargne n’ont pas la capacité de prendre un crédit, quand bien même il serait « micro ». En revanche, elles peuvent dégager quelques pesos au quotidien pour se construire des jours meilleurs.

C’est ce qu’explique Marne, travailleuse sociale pour le quartier de Kabulusan, à Laïla (photo ci-dessous). Elle lui rend visite dans sa petite case en bambou, construite sur pilotis en bord de mer, où la jeune femme vit avec son mari et son fils d’un an. Ces dernières semaines ont été dures pour Laïla : elle vient de perdre son deuxième enfant en le mettant au monde. Raky, son mari, revendeur de poissons, a arrêté de travailler quelques jours pour la soutenir. Aujourd’hui, ils n’ont plus de quoi rembourser le prêt contracté auprès du voisin, un usurier qui prête l’argent reçu de proches à l’étranger à un taux de 3% par jour. Généralement, le modèle économique de Raky est viable : il emprunte chaque jour 3 500 pesos pour acheter le poisson qu’il revend avec marge. Sur les 500 pesos de profit qu’il dégage, il peut payer les 105 pesos d’intérêts. Le lendemain, il recommence. Mais à la mort de son bébé, en n’allant pas travailler, il a rompu le modèle. Aujourd’hui, sa dette s’élève à 1 000 pesos et les intérêts à 3% par jour courent depuis 20 jours. Il envisage de faire appel à un autre usurier, un « Mumbai » comme ils sont appelés dans le bidonville, c’est-à-dire un émigré indien prêtant sans garantie de petites sommes à un taux de l’ordre de 20% par mois.

Marne ne pourra vraisemblablement pas empêcher que le foyer de Laïla et Raky ne s’endette un peu plus à court terme, mais à long terme, elle peut quelque chose. « N’oubliez pas d’épargner. Rappelez-vous : pour savoir combien vous pouvez dépenser, calculez ce qu’il vous reste de vos revenus après avoir déduit le montant que vous avez planifié d’épargner. ‘Revenus – épargne = dépenses’, et pas l’inverse ! ». La travailleuse sociale détaille avec eux le budget du foyer : revenus de Raky, dépenses pour la nourriture, l’eau, les vêtements, le lait pour le bébé… tout est noté noir sur blanc pour calculer quel effort d’épargne peut supporter le couple. « Vous pourriez mettre 100 pesos de côté chaque semaine. D’ici septembre prochain, vous pourriez ainsi bénéficier du capital nécessaire pour acheter chaque jour votre poisson sans avoir à emprunter au voisin. » Raky et Laïly opinent, promettent de noter au quotidien toutes leurs dépenses, d’éviter les achats superflus. Cela sera-t-il suffisant ? En novembre, le couple a touché 3 600 pesos de leur club d’épargne (les tontines sont appelées « paluagan » aux Philippines) qu’ils ont immédiatement utilisés pour… le cadeau de Noël de leur fils aîné. Les habitudes sont tenaces.

C’est pourquoi le programme PPP prévoit un suivi de près du comportement des épargnantes. En cas d’absence de dépôt pendant un certain temps ou en cas de retrait important, les collectrices comme Désirée rendent visite à la bénéficiaire pour faire le point. L’occasion de prendre connaissance d’un événement malheureux qui potentiellement la touche. La travailleuse sociale peut alors prendre le relais. C’est ce qu’a fait Marne avec Laïla.

Bien sûr, Marne voudrait tendre les 1 000 pesos qui manquent à Laïla pour ne pas tomber un peu plus bas dans la spirale de surendettement. Mais l’IMF n’a pas les fonds pour ce type de prêts, par principe à 0% et par principe risqués. « Le programme PPP n’est pas rentable en soi. Il relève de la responsabilité sociale de SEED et nous le mettons en place dans les agences déjà solides financièrement », explique Hilda Aytin. Outre les frais de collecte et de suivi, l’IMF paie en effet 4% d’intérêt par an à ces épargnantes. Bien sûr, développé à grande échelle, cette épargne pourrait créer une source de fonds supplémentaire que l’IMF pourrait prêter à ses clients de l’activité de microcrédit. Mais le programme n’a jusqu’ici collecté qu’un peu plus de 100 000 pesos contre un encours de crédit de 7 millions. Et quand bien même le dispositif grossirait, des obstacles réglementaires se poseraient, les ONG n’ayant théoriquement pas le droit de collecter des « dépôts » comme peuvent le faire les banques.

Si financièrement, l’équation est délicate, l’accompagnement prodigué est, lui, prometteur. Parmi les bénéficiaires de PPP, certaines sont choisies pour participer à une seconde étape de la formation ‘Dream Your Own Project’. L’accompagnement est individuel, l’étude de cas approfondie, des bases de gestion dispensées. Celles dont le projet est le plus mûr basculeront alors dans la clientèle « microcrédit » de l’IMF. Elles recevront un petit prêt à un taux de 2,5% par mois pour lancer leur petite activité. La fin de leur réflexe d’épargne ? Non, car l’IMF leur impose d’épargner à chaque fois qu’elles remboursent leurs échéances hebdomadaires. « L’objectif de ce ‘Capital Build-up’ est de faire en sorte qu’à terme, ces femmes aient la possibilité d’autofinancer leur activité, précise Hilda Aytin. Nous voulons qu’elles se libèrent de ces prêts. » L’épargne plutôt que le crédit : un changement culturel majeur pour ces femmes philippines qui demande temps et persévérance.

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