Burkina Faso : entretien avec Mouadji Ka, président de Yikri
Vous étiez au Pitch&Give 2025 ? Alors vous vous souvenez de Mouadji Ka. Président du Conseil d’administration de Yikri, notre institution de microfinance au Burkina Faso, il avait pitché devant vous. De retour de 3 semaines auprès de l'équipe, il nous donne des nouvelles fraîches du terrain.
Impliqué au sein d’Entrepreneurs du Monde depuis plus de 14 ans, Mouadji, d’origine sénégalaise, est aujourd’hui référent technique de notre méthodologie pour toute d’Afrique de l’Ouest.
Concrètement, il forme et partage son expertise auprès de nos institutions de microfinance sociale partenaires et accompagne l’innovation. Il veille à la conformité de ces IMF avec le cadre légal de l’autorité de tutelle (la BCEAO et la Commission bancaire de l’Union monétaire ouest-africaine).
Autrement dit, il est une personne clé de notre équipe d’experts sur le terrain !
Quelle est la situation sécuritaire en ce moment dans les régions où est implantée Yikri ? Quel est l’impact sur les activités ?
C’est surtout l’Est du pays qui est touché par l’instabilité, avec des attaques régulières menées par des groupes terroristes et séparatistes. A Ouagadougou et dans le Sud-Ouest, où est implantée Yikri, la situation est maîtrisée, mais la prudence reste de mise.
Il y a toujours beaucoup de mouvements internes, nous le constatons tous les jours. A Ouagadougou, les familles doivent accueillir leurs proches forcés à fuir leur village. Cela place nos bénéficiaires dans une situation de précarité et détériore leur pouvoir d’achat.
Nous mettons actuellement en œuvre un projet spécifique, financé par l’Agence française de développement, pour accompagner 200 femmes et filles déplacées. Des actions gouvernementales sont également entreprises mais la situation reste préoccupante.
Tu viens de passer 3 semaines avec l’équipe de Yikri. Quels chantiers la mobilise en ce moment ?
Depuis le début d’année, l’équipe est investie dans la mise en œuvre d’un plan de restructuration pour s’adapter à la baisse des ressources et aux difficultés rencontrées dans un contexte sécuritaire complexe, tout en maintenant sa trajectoire vers la viabilité.
L’une des mesures-phares de ce plan est la fusion-absorption d’agences et de portefeuilles. De 8 agences et 3 guichets de proximité, nous opérons désormais à partir de 5 agences et 3 guichets de service.
Le processus est quasiment finalisé. Grâce à cela, nous allons réduire nos charges opérationnelles, améliorer la productivité de l’équipe et notre autosuffisance opérationnelle. En parallèle, nous actionnons de nouveaux leviers de mobilisation de ressources.
Cette transformation est-elle comprise par l’équipe et les bénéficiaires ?
La démarche est complexe, il a fallu transférer une partie des données répertoriées dans notre système d’information et de gestion (SIG), redéfinir les zones d’action des animateurs, sensibiliser nos bénéficiaires et nos collaborateurs afin de les convaincre de la nécessité de ce plan pour continuer à leur offrir des services de qualité.
Il y a eu des inquiétudes car la fusion des agences impliquait quelques licenciements pour motif économique. Heureusement, nous avons pu proposerplusieurs reconversions de poste en interne.
Globalement le processus se déroule dans de bonnes conditions et nous sommes sûrs qu’il permettra à Yikri de se renforcer pour continuer à mener avec succès sa mission.
Une récente enquête a révélé que 99 % des bénéficiaires de Yikri étaient satisfaits des services d’épargne. Comment expliques-tu ce succès ?
Oui, et l’enquête a aussi mis en avant un chiffre important : 84% des bénéficiaires n’épargnaient pas avant de rejoindre Yikri.
Aujourd’hui, face à un avenir incertain, toutes et tous recherchent une sécurité financière et souhaitent se protéger face aux chocs. Ils font confiance à Yikri et continuent à épargner, ce qui est une excellente nouvelle. Cela montre aussi que nos formations en éducation financière portent leurs fruits.
L’encours d’épargne a fortement augmenté depuis le début d’année et a dépassé nos prévisions. Au 31 mars 2026, il était de 960 millions de FCFA (1,5 millions d’euros) pour 42 727 bénéficiaires, alors que notre objectif était d’atteindre 880 millions d’ici la fin d’année.
En 2025, Yikri a créé un service d’épargne dédié à un projet d’investissement spécifique. Quelles en sont les particularités ?
Le plan épargne projet (PEP) offre une rémunération attractive et compétitive de 4 %. Cela bat toute concurrence par rapport aux autres IMF. Les entrepreneur·es peuvent épargner librement des montants importants, en toute confidentialité.
Le PEP permet d’investir à moyen-long terme dans l’acquisition d’équipements productifs (frigos, machines à coudre, cuisinières, outils agricoles…) ou domestiques. Les bénéficiaires l’utilisent aussi pour anticiper les frais de scolarité.
A fin février 2026, 462 bénéficiaires y avaient souscrit, ce qui montre qu’il répond bien à leurs besoins. Ce produit a considérablement boosté notre encours d’épargne, au-delà de nos espérances.
Une nouvelle directrice exécutive a récemment rejoint Yikri. Quel est son parcours ?
Eulalie Bila est engagée dans le secteur de la microfinance depuis plus de 30 ans. Elle a occupé plusieurs postes à responsabilité au sein de Pan-African Microfinance Burkina Faso et connait très bien le secteur. Elle est par ailleurs sensible à l’accompagnement des plus vulnérables.
Elle a une expérience solide à la fois en pilotage stratégique, en gestion opérationnelle, en management, en analyse financière et en suivi budgétaire, ce qui est un vrai atout. Elle a vite compris les enjeux de Yikri et j’ai pleinement confiance en elle pour mener à bien les chantiers actuels.
Quels autres enjeux ou projets vont mobiliser l’équipe dans les prochains mois ?
Lever des fonds constitue un véritable parcours du combattant à cause des tensions diplomatiques. Même avec nos partenaires financiers actuels, nous sommes confrontés à des lourdeurs administratives car la BCEAO a renforcé ses mesures dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent et contre le financement du terrorisme.
Notre objectif est à la fois de garantir la confiance de nos partenaires financiers et de diversifier nos sources de financement.
Un point très encourageant : des fonds nationaux se sont montrés intéressés par les services que nous offrons. Cela peut représenter de belles opportunités pour Yikri, si ces fonds partagent notre vision et notre mission.
Dans les prochains mois, l’équipe va être aussi mobilisée par un enjeu de transformation institutionnelle car une nouvelle loi de la BCEAO nous oblige à passer d’un statut associatif à un statut de SA d’ici février 2027.
Qu’est-ce qu’ont permis les fonds du Pitch&Give ?
Chez Yikri, un animateur a un salaire mensuel moyen de 170 000 FCFA (260 €) et il suit environ 22 groupes de 25 personnes, soit un total de 550 bénéficiaires.
Les 57 000 € collectés pendant le Pitch&Give 2025 permettent ainsi de couvrir le salaire de 18 animateurs pendant une année, soit le suivi de 9 000 bénéficiaires sur un an, ce qui est un appui conséquent !
Encore un immense merci à toutes les personnes qui s’engagent à nos côtés et qui, dans un contexte difficile, nous aident à poursuivre notre mission auprès de ceux qui en ont le plus besoin.
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