L’Opinion – Abandonner l’aide publique au développement serait une erreur
La tribune d’un collectif de dirigeants
L’Aide Publique au Développement (APD) est fragilisée par des coupes budgétaires massives, notamment aux États-Unis et en Europe. Ce repli ébranle la coopération internationale. Pourtant, réduire cet outil affaiblit des populations déjà vulnérables, alimente l’instabilité mondiale et limite notre capacité collective à agir face aux crises.
Une tribune signée par :
Alexandre Lourié, directeur général International du Groupe SOS,
Amandine Hersant, directrice générale de Planète Urgence,
Anne-Leila Batel, directrice générale de PULSE,
Benjamin Soudier, directeur général de Santé Sud,
Cécile Roy, déléguée générale d’Entrepreneurs du Monde,
Frédéric Apollin, directeur général délégué d’Agronomes & Vétérinaires Sans Frontières,
Luc Arnaud, directeur du GRET,
Pierre Tachot, co-fondateur de Super Novae.
Les faits – L’aide publique développement n’est pas une charge : elle constitue un investissement stratégique qui répond à des intérêts mutuels, favorise des écosystèmes économiques durables, stimule l’emploi et lutte contre les causes des tensions sociales et migratoires, expliquent ces dirigeants.
Si la vision court-termiste en période de restriction budgétaire en fait une cible facile, faut-il en conclure que l’aide publique au développement (APD) est dispensable ? Que la solidarité mondiale serait obsolète ? Nous, acteurs de la solidarité internationale, restons convaincus : l’APD participe à construire un monde plus juste et des économies solides. Plutôt que de l’abandonner, nous devons continuer à la faire évoluer pour qu’elle reste un levier d’émancipation économique et sociale.
Il est temps de revoir notre conception de l’aide publique au développement (APD). Si sa mission première – éradiquer la pauvreté et garantir l’accès aux services essentiels – a contribué à réduire l’extrême pauvreté de 36 % à 9 % en 35 ans, l’APD ne se limite pas à une approche philanthropique. En effet, elle incarne des valeurs humanistes et de solidarité, tout en établissant une relation d’intérêts réciproques entre nations partenaires.
Contrairement aux campagnes de désinformation récentes, elle ne se limite pas à des dons. En France, l’Agence Française de Développement (AFD) gère ces fonds, dont 85 % proviennent de prêts obtenus auprès de banques et de fonds de pension, tandis que 15 % émanent de subventions publiques (État français, Union européenne et autres donateurs). Grâce à des conditions d’emprunt avantageuses, l’AFD peut ainsi financer les pays partenaires pour servir des intérêts communs – comme la réduction des émissions carbone – tout en valorisant l’expertise française.
Plutôt que de céder au fatalisme, la crise actuelle est une opportunité pour transformer encore la coopération internationale. Si des réponses ciblées demeurent indispensables en situation d’urgence, nous devons également investir dans le temps long et des modèles émancipateurs. A l’instar d’autres initiatives portées par des acteurs du développement partout dans le monde, l’entrepreneuriat social et environnemental incarne bien cette approche : il ne se substitue pas aux dynamiques locales mais les renforce.
Prenons l’exemple d’un incubateur de coopératives agricoles. En accompagnant des petits producteurs, il améliore ses pratiques, son accès aux financements et aux marchés, stimulant ainsi toute la filière avec des effets en cascade : création d’emplois, formation des travailleurs, développement de l’innovation locale, redistribution des richesses directement au sein des communautés. Ce modèle est duplicable et peut être appliqué à toutes les filières clés d’une économie.
En misant sur des transferts ou renforcement de compétences et l’autonomisation des communautés locales, les pays contributeurs de l’APD se rendent peu à peu dispensables.
L’approche de certains partis consistant à décrédibiliser l’APD, si elle repose sur des bases idéologiques et électoralistes, traduit aussi une méconnaissance des dynamiques internationales. C’est une contradiction flagrante : en réduisant les moyens consacrés à lutter contre les causes profondes des migrations et des conflits – qu’elles soient politiques, économiques ou climatiques – les États aggravent en réalité les dynamiques qu’ils prétendent freiner.
Offrir aux populations des perspectives économiques décentes est indispensable pour améliorer leur qualité de vie, prévenir l’instabilité et la précarité qui mènent à l’exil, et leur permettre de rester sur leur territoire. Si l’action humanitaire est essentielle pour répondre aux crises, il est tout aussi crucial d’agir en amont en créant des emplois durables. L’entrepreneuriat social et environnemental, intégrant des critères stricts d’inclusion et de respect de l’environnement, s’appuie sur des partenariats avec des filières locales et des personnes souvent exclues de l’économie formelle pour répondre à cette urgence.
La baisse des financements publics aura des conséquences directes sur le quotidien de dizaines de millions d’individus. Nous restons mobilisés pour trouver des solutions durables, réalistes et ambitieuses. Aussi, nous plaidons pour un maintien d’une APD ambitieuse et trois évolutions urgentes.
D’abord, une reconnaissance et un soutien renforcé à toutes les initiatives des acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS), soient-ils associatifs ou à lucrativité limitée, qui consolident des économies locales inclusives et résilientes sur des territoires vulnérables offrant à des hommes, des femmes l’opportunité de vivre dignement sur leur territoire. De même, une coopération renforcée entre divers acteurs, à l’image des coalitions public-privé formées pendant la crise Covid ou des partenariats ONG-collectivités locales. Cette localisation de l’aide est par ailleurs essentielle quand on sait que, selon l’OCDE, 65 % des cibles des Objectifs de Développement Durable dépendent de l’action territoriale. Ensuite, un recours renforcé aux financements mixtes combinant fonds publics, philanthropiques et privés pour atténuer le risque investisseur grâce à un effet de levier. L’argent public et philanthropique agit alors comme garantie, incitant les investisseurs privés à accroître leurs engagements. Pour l’AFD, cet effet est majeur : 1 euro de l’État français génère 12 euros d’investissement partenaire. Enfin, un soutien à la transition vers l’économie formelle en accompagnant les États dans l’adoption de cadres réglementaires dédiés à l’ESS. Depuis sa reconnaissance officielle par l’ONU le 18 avril 2023, le standard onusien offre désormais un modèle reproductible. Il est impératif d’accélérer cette dynamique, notamment en Afrique, où 80 % de l’économie reste informelle. Encourager cette formalisation permet de sécuriser emplois et droits sociaux, mais aussi d’ouvrir l’accès au financement et aux marchés internationaux à des millions d’acteurs économiques essentiels aux territoires.
Abandonner l’APD serait une erreur. Certes, l’aide internationale doit toujours évoluer, mais l’APD n’est pas une charge : elle constitue un investissement stratégique qui répond à des intérêts mutuels, favorise des écosystèmes économiques durables, stimule l’emploi et lutte contre les causes des tensions sociales et migratoires. Le modèle de l’entrepreneuriat social est particulièrement efficace en ce qu’il permet justement aux économies émergentes de s’émanciper de l’aide. Loin du court-termisme, investir dans ce modèle, c’est parier sur un monde plus stable, juste et vivable.
Une tribune publiée par L'Opinion
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Illustration réalisée par une intelligence artificielle (Copilot) et issue du site internet de L’Opinion.