Défis et réussites en Guinée rurale : Alex Kadjomou nous raconte les coulisses de Wakili
Au dernier Pitch&Give, 71 000 euros avaient été collectés pour renforcer l’action de Wakili dans le territoire de Moussayah et protéger sa forêt primaire exceptionnelle. Quelles avancées depuis novembre 2025 ? Alex Kadjomou, chargé de développement chez Wakili, a pris le temps de partager des nouvelles du terrain lors d'un échange en ligne avec nos donatrices et donateurs. On vous raconte !
La Guinée est l’un des pays les plus pauvres au monde : selon les Nations Unies, 60 % de la population vit en situation de pauvreté multidimensionnelle, et le pays occupe la 179e place sur 193 au classement de l’indice de développement humain.
C’est dans ce contexte qu’Entrepreneurs du Monde a créé, en 2016, Wakili : la seule institution de microfinance sociale du pays à octroyer des crédits sans garantie ni caution, à proposer un compte épargne gratuit et rémunéré, à aller physiquement à la rencontre des communautés les plus reculées, et à soutenir des projets de sécurité alimentaire et d’alphabétisation.
Aujourd’hui, Wakili accompagne plus de 20 000 micro-entrepreneurs, en majorité en zone rurale, dont 83 % de femmes, ceci avec 60 salariés.
Depuis 4 ans, Alex Kadjomou est chargé de développement au sein de l’institution de microfinance. Entre appui aux opérations, relations avec les partenaires et communication, il est comme le couteau suisse de Wakili.
Nous avons proposé aux donatrices et donateurs du Pitch&Give 2025 d’échanger en ligne avec lui pour avoir des nouvelles du terrain et poser leurs questions. Nous vous proposons une synthèse de cette discussion, comme si vous y étiez !
Wakili a fait le choix de développer ses services auprès des agricultrices et agriculteurs. Comment l’équipe de Wakili parvient-elle à atteindre des villages très enclavés ?
Depuis l’expérimentation du crédit agricole en 2019, Wakili s’est spécialisée dans le secteur agricole. Le pays étant majoritairement rural, Wakili mise sur le développement du secteur, sous-exploité à ce jour. Après avoir démarré à Conakry, Wakili s’est ainsi étendu à Boffa, en coopération avec le département français de Charente-Maritime, puis à Koba, Maferenya, Forecariah, Koulé et Gouéké.
D’après une étude de la FAO, l’éducation financière est plus faible en Guinée qu’ailleurs en Afrique de l’Ouest, et encore plus en zone rurale. Un accompagnement de très grande proximité est donc proposé aux bénéficiaires pour qu’ils s’approprient la méthode. Les services de Wakili sont d’autant plus appréciés que l’équipe se rend dans des villages très enclavés, où aucun autre acteur n’est présent.
Ce développement comporte une part de risque pour Wakili, puisqu’il s’agit surtout de crédits agricoles et que les zones rurales sont très exposées aux aléas climatiques comme le phénomène El Niño. Mais Wakili reste aux côtés de ses bénéficiaires envers et contre tout.
L’équipe doit aussi tenir compte des problématiques socio-culturelles. Il est essentiel de comprendre qu’en Guinée, le social et la communauté passent avant tout le reste. Par exemple quand quelqu’un construit une case dans le village, tout le monde suspend son activité pour prêter main forte, quitte à déserter les réunions de Wakili. Or il y a des événements sociaux de ce type toute l’année !
Dernière difficulté : à la différence du Sénégal ou de la Côte d’Ivoire, les zones rurales sont peu attractives, notamment pour les jeunes. Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, pas de route. Même déployer les équipes là-bas est un défi, surtout en saison des pluies.
Wakili ne recule pas devant ces obstacles et reste présente dans ces zones que même l’Etat peine à atteindre – raison pour laquelle il est le premier à saluer le courage de Wakili ! Il y a beaucoup d’engagement dans ces régions, et une fois qu’on y est, on ne peut plus faire marche arrière.
Les agences sont éloignées les unes des autres, les réalités sont-elles les mêmes partout ?
Les agences de Wakili se trouvent dans deux régions principales : la Guinée maritime au Nord-Ouest du pays et la Guinée forestière, à plus de 1 200 km de Conakry — deux jours de route, tant les voies sont dégradées. Autant dire deux mondes différents !
Proche de la Côte d’Ivoire, du Liberia et de la Sierra Leone, la Guinée forestière cultive des produits de rente bien installés (cacao, hévéa, café).
A l’inverse, en Basse Côte, il s’agit davantage d’une agriculture de subsistance (riz, arachide, gombo, maraîchage), moins dynamique et moins rémunératrice, mais tout autant stratégique.
La demande de formation, elle, reste forte partout. Le taux d’alphabétisation guinéen est inférieur à 15 %. En zone rurale, peu de personnes sont allées au-delà du CM2 et les formations permettent souvent aux bénéficiaires de rattraper ce qu’ils n’ont pas pu apprendre à l’école.
Une illustration très parlante : à Boffa, zone minière (la Guinée est le premier pays exportateur de bauxite), une partie des bénéficiaires a perdu ses terres au profit des mines et n’a plus d’activité, mais elle continue malgré tout d’assister à toutes les réunions pour se former.
Ne serait-il pas judicieux de regrouper toutes les activités dans une même zone ?
Wakili ouvre ses agences là où des bailleurs lui en donnent les moyens :
- le PNUD pour la création des agences à Conakry
- la Charente-Maritime pour Koba et Bofa
- l’ambassade de France pour Forécariah
- l’ONG APDRA pour l’agence de Guinée forestière, en appui aux pisciculteurs et aux riziculteurs.
Notre méthodologie de proximité (réunions mensuelles par petits groupes, visites des parcelles, conseil agricole individuel, appui social) engendre des coûts de fonctionnement importants, bien plus que chez les institutions qui attendent que les gens viennent à elles. Mais c’est aussi cette présence sur le terrain qui fait sa force.
C’est ce qui explique que 70 % des bénéficiaires du Crédit rural de Guinée, une institution de microfinance plus classique héritée d’un projet de l’AFD des années 80-90 et plutôt tournée vers les gros producteurs disposant de garanties, font aussi appel à Wakili : sa présence sur le terrain, son immersion dans les dynamiques locales et son coût d’accès sont imbattables, ce qui se traduit par de bons taux de remboursement.
Comment Wakili s’adapte-t-elle à la crise des liquidités ?
Depuis un an, la Guinée fait face à une pénurie de billets de banque. En cause : le fort boom économique lié aux ressources minières (bauxite, fer), qui a amené de grands groupes internationaux à s’installer dans le pays, à injecter des devises étrangères et à aspirer les fonds guinéens pour payer leurs travailleurs. Une étude a montré qu’en 2025 les billets de banque étaient devenus la première importation du pays en valeur (environ 3 000 milliards de francs guinéens), sans que cela ne résolve la pénurie.
Ainsi, quand les gens souhaitent retirer de l’argent, les banques ne délivrent en moyenne que 3 % du montant demandé, ce qui ralentit les transactions. Dans un pays où 96 % des échanges se font en espèces, les gens n’utilisent leur cash que pour assurer l’essentiel, comme le loyer et l’alimentation de base.
Heureusement, Wakili tire parti de son ancrage dans l’économie informelle, où le cash circule mieux que dans les circuits bancaires classiques. En période de remboursement, comme actuellement avec les remboursements agricoles, les collaborateurs de Wakili arrivent à collecter des centaines de millions de francs CFA et sont accueillis comme des héros quand ils déposent cet argent à la banque !
Comme nous aimons les bonnes nouvelles, peux-tu nous parler du projet des cantines scolaires et du cercle vertueux qu’il a créé ?
En milieu rural, faute d’établissement à proximité, les enfants marchent parfois 5 à 7 km pour aller à l’école. Ils rentrent pour déjeuner et n’ont pas la force d’y retourner l’après-midi. Il y a un fort taux d’abandon scolaire.
Le but du projet de cantines scolaires était à la fois de donner aux enfants accès à des repas sains et équilibrés et de trouver des débouchés pour les producteurs accompagnés par Wakili. Il a vu le jour grâce à un appel à projets international de la Whole Foods Market Foundation, remporté par Wakili en 2024. Avec deux cantines scolaires, il touche aujourd’hui 10 villages.
Dès la première année du projet, environ 50 000 repas ont été distribués à 400 élèves. Résultat : le taux de décrochage, qui tournait autour de 30 à 40 %, est tombé à 0 %. Les effectifs ont même grimpé de 15 à 20 %, des parents inscrivant leurs enfants dans ces écoles pour leur garantir de meilleures conditions d’apprentissage. On note aussi une amélioration de la réussite aux examens.
Le projet n’est pas sans difficulté. La zone se situe sur un axe de transhumance : quand les éleveurs remontent vers le Sahel avec leurs troupeaux à la recherche de pâturages, ces derniers empiètent parfois sur les champs des bénéficiaires, ce qui freine leur envie de produire davantage.
L’un des enjeux est aussi de faire évoluer le modèle économique pour pérenniser le projet : après une première année entièrement gratuite, une contribution des familles est progressivement demandée, de 10 centimes par repas. Ce changement suppose cependant de convaincre les familles, dans une région particulièrement pauvre où l’importance de l’école n’est pas toujours reconnue.
La guerre au Moyen-Orient affecte-t-elle la Guinée ?
Oui, notamment sur le prix des engrais, déjà en hausse depuis la guerre en Ukraine. Wakili forme les agriculteurs à la fabrication d’engrais agro-écologiques mais certains continuent à recourir aux intrants chimiques et sont affectés par la flambée des prix. Cela aboutit à une baisse de production et de revenus, et à davantage d’insécurité alimentaire. Ce contexte est un argument supplémentaire pour accompagner les producteurs vers des alternatives biologiques, moins dépendantes des importations.
Grâce à la ténacité de toute l’équipe de Wakili et au soutien des donateurs et des partenaires, Wakili est prête à lever des montagnes pour accompagner des milliers de familles rurales guinéennes !
Un grand merci à vous toutes et tous qui y croyez avec nous et rendez notre action possible. Pour reprendre les mots d’Alex, c’est vous qui êtes, avec les bénéficiaires de Wakili, le moteur de l’engagement de l’équipe !
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