Rencontres et formations au Sénégal

Rencontres et formations au Sénégal

1 avril 2019

Depuis les années où j’ai vécu en Haïti et aux Philippines, j’ai une admiration inconditionnelle pour les femmes que nous appuyons ensemble. Elles ont les mêmes rêves que nous pour leurs enfants et pour les réaliser, elles entreprennent sans relâche et saisissent toute opportunité de se former, de progresser, de s’émanciper.
Je retourne sur le terrain régulièrement, moins pour partager une expertise technique (ce que font mes collègues avec talent toute l’année) que pour rencontrer les bénéficiaires et les responsables des nouveaux programmes, voir de près les derniers développements et innovations et vous les raconter au retour, de manière concrète et transparente.
Je suis donc allée en juillet à Ziguinchor, en Casamance, et je veux témoigner de l’implication de mes collègues, de l’impact de leur action et de la satisfaction des microentrepreneurs, dont 99 % sont des femmes.
Nous avons démarré début 2017 et en juillet 2018, 2 240 femmes avaient déjà un crédit en cours. Plus globalement, 3 691 bénéficiaient des services d’épargne et de formations. Je me fais ici le porte-parole de ces femmes et de leur émancipation, accélérée grâce à votre soutien !

MERCI à tous de votre implication généreuse à nos côtés !

Armelle RenaudinArmelle Renaudin
Co-fondatrice
Responsable de la collecte de fonds

En route vers la première formation : calcul du prix de vente

Formation

Avec Mouadji Ka, le responsable des opérations de Fansoto, nous partons à Bignona, à 1h de route de Ziguinchor, pour rencontrer des groupes de femmes micro-entrepreneurs. Le premier s’appelle Takku Liguey (« On se mobilise » en wolof). Ses membres nous accueillent dans la cour de l’une d’elles, où elles se retrouvent un jeudi sur deux pour « leur moment à elles » !

Ponctuelles, elles semblent avides de commencer la formation. La présidente, la trésorière et la secrétaire du groupe terminent d’enregistrer les remboursements et les dépôts d’épargne. Lamine Badji, l’animateur, contrôle ces écritures comptables puis il commence une formation sur le calcul du prix de vente. La séance est très attendue parce que ces marchandes, ces épicières, ces productrices de jus de fruits, ces restauratrices de rue vendent parfois à perte, faute de comptabiliser tous leurs coûts.
Le premier pas pour rentabiliser leur commerce et en tirer de quoi faire vivre la famille, c’est donc de maîtriser prix de revient et prix de vente.

 

FormationLamine amène d’abord chacune à exprimer ses pratiques de calcul et ses questions. Puis il propose d’étudier un exemple concret : celui d’une restauratrice qui veut calculer le prix de vente d’une assiette de viande et bouillie de maïs. Et il sort des kaplas pour visualiser les coûts directs. Chaque couleur représente une catégorie de coûts : jaune pour les coûts d’achat de matières premières, pour ceux liés à ces achats (transport), marron pour les coûts liés à la production (charbon, salaire de l’aide-cuisinière, loyer du local), et enfin orange pour ceux liés à la vente (emballage, vaisselle). Lamine fait parler les femmes et au fur et à mesure de leurs réponses, il empile ces kaplas sur une colonne. Au même rythme, il construit à côté une colonne de kaplas bleus qui représentent les strates du prix de vente.

« Lorsque la colonne prix de vente (bleue) est aussi haute que votre prix de revient (multicolore), vous ne perdez rien ; vous ne gagnez rien non plus ». Puis, Lamine remplace les deux kaplas bleus du haut par deux kaplas rouges : « Si votre prix de vente est plus petit que votre prix de revient, vous perdez de l’argent ? zone rouge ! ». Puis il replace deux kaplas bleus et ajoute au-dessus deux kaplas verts : « Mais s’il est plus élevé, vous faites des bénéfices ? feu vert ! Il est donc très important de bien prendre en compte toutes vos dépenses pour fixer votre prix de vente. »

 

Animatou, une participante prend la parole : « Moi, au début de mon activité, j’achetais ma marchandise 1 000 FCFA, je la revendais 1 500 FCFA et je croyais gagner 500 FCFA à chaque fois ! J’oubliais des dépenses, mais aujourd’hui je les prends toutes bien en compte pour fixer mon prix de vente et mon bénéfice est meilleur ». Les échanges et les conseils fusent. « On est loin des débuts de ce groupe où on buttait contre le « syndrome de la tête baissée » commente en riant Lamine.

Aujourd’hui, tout le monde participe, témoigne, questionne… et on avance ensemble ! » Lamine précise un point marketing important : « Bien-sûr, vous devez aussi tenir compte de la concurrence et tester la réaction de vos clients : s’ils n’achètent pas au prix suffisant pour vous, alors ne vous entêtez pas ! C’est trop risqué pour vous ! Faites évoluer votre produit ou proposez-en un autre ! »

Avant de se disperser pour se retrouver dans 15 jours, l’une des entrepreneures m’interpelle : « Vraiment, nous remercions Entrepreneurs du Monde : vous êtes les seuls à nous
former avant de nous prêter de l’argent. Nous sommes vraiment contentes ! Vraiment, merci ! Ça va aller ! »

Tension dans le groupe suivant

Formation

Dans le groupe suivant, l’ambiance est plus tendue… La Présidente peste : 7 des 25 femmes de son groupe sont absentes. Certes, le groupe est plus récent mais les règles d’Entrepreneurs du Monde ont été expliquées et répétées : la participation aux rencontres bimensuelles est obligatoire pour assurer le remboursement du prêt, le dépôt d’épargne et, surtout, pour profiter de la formation ! « Vous savez bien que vous devez toutes être là un jeudi sur deux ! Où sont les autres ? ». D’abord tout le monde reste la tête baissée. Puis les langues commencent à se délier. L’une explique que sa voisine est malade, l’autre que sa mère a dû aller à un rendez-vous ce matin. Ce à quoi la Présidente rétorque, agacée, qu’elle doit s’organiser autrement : « Une heure et demie tous les 15 jours, ce n’est pas contraignant ! Elle doit placer ses autres rendez-vous à un autre moment. » Enfin l’une des plus âgées prend la parole : « Bon, moi je crois aussi que c’est le début de la saison des pluies, alors certaines femmes sont parties dans la forêt accomplir les rites ! ».

 

Mouadji m’explique, contrarié lui aussi : « Elles sont probablement allées exercer les rites d’initiation, notamment l’excision alors que c’est interdit par la loi ! Nous travaillons avec des populations vraiment vulnérables, très peu éduquées et nous avons un travail considérable pour les amener à avancer non seulement au plan économique mais aussi au plan personnel, familial, social. Nos formations abordent aussi ces sujets mais celui de l’excision est très sensible ; nous devons construire la confiance et nous allons solliciter une ONG spécialisée pour réussir notre sensibilisation, être sûrs de convaincre pour changer les mentalités ».

 

Mammy Alimatou Dniaye, leur animatrice, mène et conclut le débat houleux, puis elle annonce sa décision de reporter au jeudi suivant la formation prévue ce jour-là pour
que toutes y participent. « Dites bien à vos voisines que la réunion est reportée à jeudi prochain et que je veux que tout le monde soit là, sans exception ! ». Mouadji estime que cette rencontre a permis de crever l’abcès : « Maintenant, avec ce groupe, on va avancer ! ».

Gestion en couple du budget

FormationLe lendemain, nous commençons notre journée par une visite en banlieue de Ziguinchor, au sein du groupe Kagoutoor chez Aminata, qui fabrique de la bouillie d’arachide et des jus de fruits. Ses consoeurs sont maraîchères ou commerçantes (produits d’hygiène, draps, poisson, fruits et légumes, etc.)

Youssou Aidara, l’animateur, a dérapé avec sa moto et est tombé dans la boue, mais il a réussi à se changer pour être impeccable devant ces femmes qui, elles aussi, se mettent toujours sur leur 31 pour cette session de « team building » ou de « capacity building » comme on pourrait dire en haut d’une tour de la Défense à Paris…

Toutes attendent cette formation avec intérêt, d’autant que le sujet du jour est « Gestion du budget et vie de couple ». Youssou lance le débat en racontant une histoire : « J’ai vu un couple s’invectiver dans la rue pour une histoire de dépense à assumer. Qu’en pensez-vous ? ». Les réponses fusent de partout et Youssou sait très bien donner la parole à chacune, reformuler, ajouter un élément-clé prévu dans le module, etc.

Les avis divergent.
« Chacun doit mettre du sien pour l’harmonie du couple et l’épanouissement des enfants. – Ok, et c’est quoi pour toi un couple harmonieux ? – C’est quand il y a une vraie solidarité, une complicité entre les époux, une communication sans faille. On ferait mieux de parler avec notre mari pour résoudre un problème plutôt que de le dénigrer par derrière. »

Youssou aborde alors la gestion financière dans le couple : « A votre avis, qui doit gérer l’argent du ménage ? L’homme, la femme, les deux ? »
« En tout cas , ça ne devrait pas être nos belles mères, s’exclament-elles presqu’en coeur. Je déteste que mon mari donne à sa mère l’argent qu’il consacre au foyer ! Du coup, c’est ma belle-mère qui choisit ce qui est dépensé avec cet argent ! Heureusement, maintenant, j’ai mon propre argent avec mon commerce. Du coup, je peux mettre la priorité
sur les enfants ! » Parmi les 26 femmes du groupe, 23 vivent dans la concession de leur belle-famille…

« Moi, avant, quand je vendais ma récolte, je donnais l’argent à mon mari parce que c’est la coutume. Et il était censé payer l’école, acheter des sacs de riz, des équipements pour la maison. Mais en fait, il dépensait l’argent à autre chose ! C’est fini maintenant : l’argent que je gagne, je le garde, je le réinvestis dans mon activité et dans l’éducation de mes enfants ! »

Youssou soulève alors une dernier point intéressant : « Et quand la situation est bloquée, à qui demandez-vous conseil ? » « Parfois on demande conseil aux amis et ils nous donnent de mauvais conseils, surtout si l’amie est jalouse de toi et cherche à te faire redevenir célibataire comme elle, dit l’une en riant. Moi, je crois que le mieux c’est de demander conseil à des voisins de la génération de tes parents ».

Les échanges se prolongent, Youssou conclut et ensemble ils terminent la séance avec un « p’tit ban » (un refrain gestué) puis les femmes repartent vers leur champ ou leur stand, reboostées et décidées à faire évoluer les choses…

En sortant de chez Aminata, je me demande, comme vous le faites souvent vous aussi, quel regard portent ces maris sur ce chemin d’émancipation économique et sociale de
leur femme. Kalidou Touré, notre responsable Sénégal, me rassure : « En fait, ils sont soulagés : la pression financière sur eux diminue au fur et à mesure que les femmes gagnent plus et gèrent mieux. Et la plupart les aident même dans leur activité ! ».

Des femmes extraordinaires…